Roman à lire sur la chirurgie du visage

Les Visages de la Tour Bel-Air

I — L’arrivée

Quand Aleksandra Reÿ descendit du train à la gare de Lausanne, par un après-midi de fin septembre où la lumière tombait droite et froide sur le quai, elle ne savait pas encore qu’elle ne reverrait jamais son propre visage.

Elle avait trente-quatre ans, une beauté de catalogue — celle qu’on remarque sans qu’elle ne dérange — et un contrat dans la poche : photographe de mode, engagée par une maison genevoise pour une campagne dont les prises de vue auraient lieu en Suisse romande. Lausanne n’était qu’une étape. Elle comptait y passer trois jours, le temps de repérer des lieux, puis filer sur Montreux et la Riviera. Le destin, qui se moque des plannings, en avait décidé autrement.

Elle avait réservé une chambre dans un petit hôtel de la rue du Petit-Chêne, cette pente raide qui dégringole de la gare vers le centre, bordée de boutiques et de néons. En montant ses valises, elle leva machinalement les yeux et aperçut, dominant la ville de sa silhouette anguleuse, la tour Bel-Air — la première tour de Suisse, un bloc des années trente posé au-dessus du Grand-Pont comme un point d’exclamation de pierre. À son dernier étage, une fenêtre était allumée, seule, alors que tout le reste de l’immeuble baignait dans le crépuscule.

Elle photographia la tour. Plus tard, en regardant le cliché, elle remarquerait à cette fenêtre une silhouette — un visage pâle, tourné vers elle, comme s’il l’avait vue la voir. Mais cela viendrait plus tard.

II — La carte

Le soir même, dans un café de la place de la Palud, elle fit la connaissance d’une femme.

C’était l’heure creuse, entre le service et la fermeture. La fontaine de la Justice ruisselait dehors, dans la pénombre, et la femme — élégante, la cinquantaine soignée, un visage d’une perfection presque irréelle — s’était assise sans façon à la table voisine. Elles parlèrent. De Lausanne, de la lumière d’automne, du métier d’Aleksandra. La femme s’appelait Madame Ducros. Elle disait avoir été mannequin, autrefois, à Paris.

« Vous avez un beau visage, dit-elle à Aleksandra en l’observant avec une attention de connaisseuse. Régulier. Photogénique. Mais sans mystère. Pardonnez ma franchise — c’est une déformation. On m’a appris à juger les visages comme on juge les pierres. »

Plus le visage est sérieux, plus le sourire est beau. François-René de Chateaubriand

Aleksandra rit, un peu piquée.

« Et que manque-t-il au mien ? »

« La trace. Ce que la vie a écrit. Vous êtes trop lisse, ma chère. On regarde votre visage comme une vitrine bien rangée : il n’y a rien à chercher dedans. » Elle sortit de son sac un petit carton crème, sans logo, où ne figurait qu’un nom et une adresse. « Si un jour cela vous tourmente, allez voir cet homme. Il sait ajouter aux visages ce qui leur manque. Et en retirer ce qui pèse. »

Aleksandra prit la carte par politesse. Elle y lut : F. Morand — Tour Bel-Air, dernier étage.

La tour. La fenêtre allumée. Elle frissonna sans savoir pourquoi.

« Et vous, demanda-t-elle, il vous a ajouté quoi ? »

Madame Ducros sourit. Un sourire parfait, immobile, qui ne montait pas jusqu’aux yeux.

« À moi ? Il m’a tout pris. Mais cela, on ne le comprend qu’après. »

Quand Aleksandra leva les yeux de la carte, la chaise voisine était vide. Le serveur, interrogé, jura que personne ne s’était assis là de la soirée. Vous étiez seule, Madame. Vous parliez un peu, mais je croyais que vous téléphoniez.

III — La curiosité

Aleksandra aurait dû déchirer la carte. Elle la garda — par métier, peut-être. Un visage trop parfait pour être vrai, une vieille mannequin sortie de nulle part, une tour qui domine la ville : il y avait là une histoire à photographier, songea-t-elle, le genre de série en noir et blanc qui fait les couvertures.

Le lendemain, ses repérages la menèrent justement vers le Grand-Pont. Elle photographia les arches, les bus qui glissaient en contrebas, l’escalier du Marché qui grimpe vers la cathédrale. Et chaque fois qu’elle relevait l’appareil, la tour Bel-Air était là, dans le cadre, avec sa fenêtre du dernier étage. Elle finit par céder. Ce n’était pas une décision, plutôt l’aboutissement d’une journée entière passée à tourner autour de l’immeuble comme un papillon autour d’une lampe.

L’entrée de la tour donnait sur une petite rue latérale. Un ascenseur ancien, à grille, montait en grinçant. Au dernier étage, une seule porte, sans plaque. Elle frappa. On ouvrit aussitôt, comme si on l’attendait derrière le battant depuis le début.

IV — Monsieur Morand

L’homme était sans âge. Ni jeune ni vieux, grand, voûté d’une manière qui évoquait moins la fatigue que l’habitude de se pencher sur des choses minuscules. Son atelier — car ce n’était pas un cabinet médical oú on pratique banalement des injections acide hyaluronique, malgré ce qu’avait laissé entendre Madame Ducros — occupait tout l’étage. Des fenêtres sur trois côtés, et derrière elles, Lausanne déployée comme une maquette : les toits, le clocher de Saint-Laurent, le ruban du lac au loin, les Alpes de Savoie en théorie de l’autre côté.

Mais ce qui saisit Aleksandra, ce furent les murs.

Des visages. Des centaines de visages. Non pas des photographies, ni des peintures — des sortes de moulages d’une finesse extrême, translucides, tendus sur des cadres comme des masques de soie. Des visages d’hommes, de femmes, d’enfants. Beaux, laids, jeunes, ridés. Et tous, sans exception, avaient les yeux ouverts. Tous semblaient regarder.

« Vous êtes la photographe, dit Morand. Madame Ducros m’avait prévenu que vous viendriez peut-être. »

« Vous la connaissez, alors. »

« Je connais tout le monde, ici. » Il eut un geste vague vers les murs. « Tôt ou tard, tout le monde monte. »

Aleksandra s’approcha d’un des masques. Il représentait une jeune femme d’une grande beauté — et, en se penchant, elle eut l’impression troublante que les yeux la suivaient.

« Ce sont des moulages ? »

« Des visages, dit Morand. Les vrais. Pas la chair, vous comprenez — la chair n’est que le support. Le visage, le vrai, c’est ce qui se pose dessus : l’expression, la trace, le mystère dont parlait Madame Ducros. Cela, je sais le détacher. Comme on détache une décalcomanie. »

Il dit cela avec naturel, comme un menuisier parle du bois.

« Et que faites-vous des gens, ensuite ? Sans leur visage ? »

Morand sourit pour la première fois, et son propre visage, à lui, parut soudain flou, indistinct, comme s’il portait un masque qui ne tenait pas bien.

« Ils continuent de vivre. Mais on les oublie. Madame Ducros, par exemple. Vous l’avez rencontrée hier. Pourriez-vous décrire son visage, maintenant, de mémoire ? »

Aleksandra ouvrit la bouche. Elle se rendit compte, avec un vertige glacé, qu’elle en était incapable. Une femme élégante, la cinquantaine — mais les traits ? Rien. Le néant. Une vitrine vide.

« Son visage est ici, dit Morand. Quelque part sur ce mur. Elle me l’a donné il y a vingt ans, contre la jeunesse éternelle. Elle a obtenu la jeunesse. Mais elle n’a plus de visage à elle — seulement celui que je lui prête, et qui ne tient jamais bien longtemps. C’est pour cela que personne ne se souvient d’elle. C’est pour cela qu’elle s’assoit dans les cafés et parle aux inconnus : pour exister une heure. »

V — Le marché

Aleksandra recula vers la porte. Morand ne fit pas un geste pour la retenir.

« Vous êtes libre de partir, dit-il. La plupart partent. Et puis ils reviennent. » Il marqua une pause. « Vous savez ce que Madame Ducros vous a dit de votre visage. Trop lisse. Sans trace. Sans mystère. Une vitrine bien rangée. Elle avait raison, n’est-ce pas ? Toute votre vie, on a regardé à travers vous. Joli, mais oubliable. Vous photographiez les autres parce que personne ne vous regarde, vous. »

C’était cruel, et c’était juste, et Aleksandra sentit les larmes lui monter aux yeux — ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années.

« Je peux vous donner un visage que l’on n’oublie pas, reprit Morand doucement. J’en ai des centaines. Tenez. »

Il décrocha un masque. Le visage d’une femme superbe, intense, dont chaque trait semblait raconter une histoire. Un visage de tableau, de légende.

« Celui-ci appartenait à une comédienne du Théâtre de Vidy, dans les années soixante. Une actrice immense, qu’on disait inoubliable. Elle me l’a cédé pour cesser de souffrir — la gloire, c’est un fardeau, vous savez. Posez-le sur le vôtre. Vous deviendrez ce visage. Les gens se retourneront dans la rue. Les photographes vous supplieront. Vous ne serez plus jamais celle qu’on traverse du regard. »

« Et en échange ? »

« Vous me laissez le vôtre. Cette belle vitrine bien rangée. » Il sourit. « Un visage moyen m’est aussi utile qu’un beau. Plus, parfois. Il faut bien que certains soient oubliables, pour que d’autres soient inoubliables. C’est une économie. Un équilibre. La fontaine de la Justice, en bas, tient une balance : je fais le même métier qu’elle. »

VI — Le doute

Aleksandra tint le masque entre ses mains. Il était tiède. Vivant, presque. À travers les fenêtres de la tour, les lumières de Lausanne s’allumaient une à une, et sa propre vie défilait dans sa tête : les vernissages où personne ne retenait son nom, les amants qui s’éloignaient sans drame, sa mère même qui, au téléphone, mettait toujours un instant à comprendre qui l’appelait. Ah, c’est toi. Comme une surprise. Comme si, à chaque fois, elle avait été oubliée.

Elle approcha le masque de son visage.

Et puis elle pensa à Madame Ducros. Au sourire parfait qui ne montait pas jusqu’aux yeux. À cette femme condamnée à mendier une heure d’existence aux inconnus des cafés, parce qu’elle avait échangé son visage contre la jeunesse. Il m’a tout pris. Mais cela, on ne le comprend qu’après.

Elle abaissa le masque.

« Si je porte le visage de cette comédienne, dit-elle lentement, alors c’est elle qu’on verra. Pas moi. On se souviendra d’un visage qui n’est pas le mien. On admirera quelqu’un d’autre. Et moi, je serai dessous — comme Madame Ducros est sous le visage que vous lui prêtez. Invisible quand même. Oubliée quand même. Pire, peut-être : effacée sous quelqu’un de splendide. »

Le sourire de Morand vacilla.

« C’est une façon de voir les choses. »

« C’est la vôtre qui ne tient pas, dit Aleksandra, et sa voix se raffermissait à mesure qu’elle parlait. Vous dites faire le métier de la Justice, peser et équilibrer. Mais la femme à la balance, place de la Palud, elle a les yeux bandés. Elle ne prend de visage à personne. Vous, vous regardez, vous jugez, vous décrétez qui est lisse et qui est marqué, et vous appelez ça un équilibre. Ce n’est pas de la justice. C’est du vol avec consentement. »

Elle reposa le masque de la comédienne sur le mur. Et, le faisant, elle remarqua une chose qui lui glaça le sang : tous les masques, maintenant qu’elle les regardait vraiment, avaient la même expression. Sous la beauté, sous la laideur, sous la jeunesse et la vieillesse — la même. Une supplication. Une bouche entrouverte sur un cri retenu. Comme la silhouette à la fenêtre, sur sa photographie.

VII — Le reflet

« Vos visages ne sourient pas, Monsieur Morand, dit-elle. Pas un seul. Ils appellent. »

« Ils s’habituent », dit-il, mais quelque chose dans sa voix s’était fêlé.

« Et vous ? » Aleksandra fit un pas vers lui. « Vous avez parlé de tous ces gens. Jamais de vous. Quel visage est le vôtre, sur ces murs ? »

Le flou qui voilait les traits de Morand sembla s’épaissir. Pour la première fois, il porta la main à sa propre figure — un geste d’incertitude, presque d’effroi.

« Je suis celui qui détache, dit-il. Je n’ai pas besoin de visage. »

« Vous n’en avez plus, vous voulez dire. » Elle comprenait, à présent, et sa voix se fit presque douce. « Le premier. Le tout premier qui est monté ici, il y a combien de temps — un siècle ? deux ? — il vous a fait à vous ce que vous faites aux autres. Il a posé un beau visage sur le vôtre, et il vous a laissé le métier. Vous détachez les visages des gens parce qu’on vous a détaché le vôtre, et que vous cherchez le bon depuis. Vous les essayez tous. Aucun ne tient. »

Le silence, dans l’atelier, devint absolu. En contrebas, très loin, on entendit le guet de la cathédrale crier l’heure dans la nuit — Il a sonné dix — la voix d’un homme qui veille pour qu’on ne l’oublie pas.

Morand baissa les mains. Sous le flou, l’espace d’un instant, Aleksandra crut voir affleurer quelque chose — un vrai visage, immensément vieux, immensément las, et qui, lui aussi, suppliait.

« Personne ne m’avait dit non, murmura-t-il. En tout ce temps. Tous voulaient un autre visage. Personne n’a voulu garder le sien. »

VIII — La descente

Aleksandra ne sut jamais ce qui se passa ensuite tout à fait clairement. Elle se rappela une lumière, peut-être le clignotement des fenêtres de la tour. Elle se rappela les masques sur les murs qui semblaient, tous ensemble, tourner les yeux vers Morand. Et elle se rappela avoir dit, simplement :

« Reprenez le vôtre. Il doit bien être là, quelque part. Le plus ancien. Le plus usé. Cherchez-le, et gardez-le, et arrêtez. »

Quand elle redescendit l’ascenseur à grille, qu’elle ressortit dans la petite rue au pied de la tour Bel-Air, la nuit était froide et nette. Le Grand-Pont luisait sous la pluie fine. Elle marcha jusqu’à la place de la Palud, s’arrêta devant la fontaine de la Justice. La femme de pierre tenait toujours sa balance, les yeux bandés, indifférente.

Aleksandra chercha son reflet dans l’eau du bassin.

Il était là. Son visage. Lisse, régulier, photogénique. Sans mystère, aurait dit Madame Ducros. Mais en se regardant longuement, dans l’eau noire striée de pluie, elle y vit pour la première fois quelque chose qu’elle ne s’était jamais connu : une trace. Une marque. Le pli léger, au coin de la bouche, de quelqu’un qui a refusé un marché et s’en souvient. La trace de cette nuit. La preuve qu’elle avait existé, pleinement, au moins une fois.

Ce n’était pas un beau visage de comédienne. C’était le sien. Et c’était assez.

IX — Épilogue

On dit que la fenêtre du dernier étage de la tour Bel-Air est éteinte, maintenant. Que l’atelier est vide, ou n’a jamais existé, selon les versions. Les Lausannois qui passent sur le Grand-Pont ne lèvent plus les yeux vers le sommet de la tour, et c’est peut-être le signe que celui qui l’habitait a fini par trouver, parmi tous les visages accrochés à ses murs, le sien — et qu’il l’a gardé.

Aleksandra Reÿ ne fit jamais la série de photographies qu’elle avait imaginée. Elle quitta Lausanne le surlendemain, comme prévu, vers Montreux et la Riviera. Mais on remarque, dans ses clichés d’alors, un changement que les critiques ne surent jamais nommer : ses portraits, soudain, cessèrent d’être lisses. Ils attrapaient la trace des gens, le mystère sous les traits, ce que la vie écrit sur les visages. Comme si elle avait appris, en une nuit, à voir ce que les autres portent et ne montrent pas.

Quant à la femme élégante des cafés de la place de la Palud, celle qui parlait aux inconnus pour exister une heure — on raconte qu’on ne l’a plus revue. Certains disent qu’elle a fini par récupérer son visage, le jour où l’homme de la tour a cessé son commerce. D’autres, qu’elle s’est simplement effacée pour de bon, faute de quelqu’un pour la lui prêter.

Mais si, un soir d’automne, à la terrasse d’un café de la vieille ville, une femme à la beauté trop parfaite vient s’asseoir près de vous et vous dit, en regardant votre visage : Pardonnez ma franchise, mais il vous manque le mystère — souvenez-vous d’Aleksandra. Souvenez-vous de la fontaine aux yeux bandés.

Et gardez votre visage. C’est le seul qui tienne.

 

 

 

 

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